Quid du black metal à Taïwan ? Impossible de rester insensible à Chthonic, le groupe mené par le charismatique Freddy Lim, vocaliste, et représentant d’Amnesty International à Taïwan. Il va sans dire que la rage exprimée dépasse largement le carcan des considérations existentielles. Héritier d’une tradition black européen des années 90, Chthonic déterre le genre en y adjoignant des sonorités propres au folklore oriental, pour un résultat détonant et revendicatif d’une « autre » expression d’une discipline dont on croyait les codes entérinés depuis belle lurette. A l’occasion de la tournée mondiale suivant la sortie de l’album Bú-Tik, nous avons rencontré à Paris Doris Yeh, la fascinante bassiste et porte-parole du groupe.  

Vous êtes maintenant au beau milieu d’une longue tournée mondiale, jouant presque tous les jours dans un pays différent. Comment vous sentez-vous ? Pas trop fatiguée ?
Nous voyageons par bus, il nous amène dans différentes villes tous les jours. Les gens peuvent penser que nous avons le temps de visiter chacune de ces villes, mais la réalité est tout autre. Lorsque nous arrivons à la salle de concert, nous devons décharger, préparer le matériel très rapidement, attendre dans la loge avant de faire la balance des sons ou un tas d’autres choses comme les interviews. En fait nous avons tout juste le temps de nous balader autour de la salle, c’est tout. Finalement la seule chose dont je peux apprécier les différences entre pays, c’est la nourriture… [rires] Ça ne fait pas beaucoup.

Pouvez-vous nous parler du processus musical et intellectuel vous ayant conduit à l’actuelle forme de Chthonic ? Par exemple, qu’écoutiez-vous jeune, puis qu’est-ce qui vous a amené au black metal ? 
Mon père est bassiste, ce qui fait que je me suis moi aussi mise à l’instrument très jeune. Puis j’ai  joué dans un groupe au lycée. C’est à ce moment-là que je me suis embarquée dans le metal, parce que les membres du groupe avec qui j’étais ne jouaient que de ça. Je n’ai pas vraiment choisi. [rires] Quand j’ai commencé à jouer des choses comme Slayer, Megadeth, ou Metallica, j’ai pensé que c’était une belle musique, même si elle était assez bruyante, compliquée et difficile à intégrer au début. Mais une fois qu’on a compris à quel point cela peut aussi être beau, on peut écouter n’importe quel style de musique, parce que le metal est je pense l’une des expressions les plus compliquées. C’est comme ça que j’ai été introduite à la scène.

De même, qu’est-ce qui vous a amené à développer un certain intérêt pour l’Histoire ?
Je dirais que cela vient de notre chanteur, Freddy. Il s’intéresse beaucoup aux questions liées à l’Histoire. Ainsi quand il a fondé le groupe, il a choisi de développer les thèmes que sont l’Histoire et la mythologie de Taïwan, de l’Orient, de l’Asie, à travers notre musique. On sent qu’il est vraiment passionné d’Histoire. Quand on discute tous ensemble autour d’un dîner, il commence à parler de la Mongolie, ou de la Grèce…, il connaît pas mal de choses sur tout ça. J’ai étudié la politique à l’université, je me sens donc aussi concernée par ces sujets, parce que je pense que la politique d’aujourd’hui est l’Histoire de demain. Tout cela est connecté. Nous sommes au moins deux dans le groupe à nous intéresser à ces problèmes.

Et comment vous êtes-vous intéressée à la musique traditionnelle taïwanaise ?
Dans notre musique, nos histoires sont liées au tragique, et à la mythologie. Ce que nous jouons est très lourd, très extrême, mais nous ne voulons pas nous arrêter à ça, et, d’une certaine manière, nous voulons communiquer la mélancolie et la tristesse. Nous ne sommes pas du genre à dire « Aaah je hais ce monde ! Pour toujours !… ». Je pense que nos chansons ont leurs propres émotions. Il y a une intensité qui monte, qui redescend, une densité fluctuante. Plusieurs sentiments sont à l’œuvre dans notre musique, comme la tristesse, la rage, la peur. Et nous avons besoin de quelque chose qui puisse exprimer la douleur. La distorsion sur les guitares, la basse et la batterie, expriment la brutalité. Mais nous n’avions rien qui soit proche de la souffrance. Puis nous avons pensé au erhu, un instrument traditionnel taïwanais, une sorte de violon à deux cordes, dont le son rappelle les pleurs d’un bébé ou tout simplement ceux d’un être humain. Cela collait vraiment bien à notre musique.

Chthonic est actuellement le groupe de metal taïwanais le plus populaire au monde, voire l’un des groupes de metal asiatique les plus populaires. Qu’est-ce que vous pensez de cette situation ?
Je pense que nous pouvons faire encore plus. Nous n’en sommes qu’au début. Même si je me sens déjà complètement exténuée. [rires] Parce que ce n’est pas si simple de tourner comme ça à l’étranger pendant deux mois, surtout à cause des différences de cultures. Nous tournons beaucoup en Occident depuis 2007, ce qui doit faire à peu près six ans maintenant. Nous avons grandi, mais d’une certaine manière, quelquefois… je sens qu’il y a des petites choses qui me fatiguent, comme les backstages, les loges, c’est toujours crado. Le sol, les toilettes… Pourquoi ? Je veux que mon bureau, les endroits où je travaille, soient nets et propres. Cette table, ces fleurs, là, me font me sentir si bien, alors que dans les loges… [rires] Jusqu’à présent… la saleté… Quelquefois ce genre de choses me déprime, ou me fatigue. Mais donc, je pense que nous pouvons faire plus. Nous recevons de plus en plus d’offres pour jouer en Europe ou aux Etats-Unis, mais en même temps nous avons de moins en moins de temps à nous. Chacun d’entre nous a un autre boulot, comme ingénieur du son, ou directeur d’école de musique. Notre chanteur Freddy est par exemple président de la branche taïwanaise et de la zone Asie-Pacifique d’Amnesty International. Ce qui fait que nous sommes tous particulièrement pris par d’autres impératifs. Je ne sais pas de quoi sera fait le futur, j’espère juste que nous puissions faire plus. Mais cela dépendra bien sûr de notre situation à nous tous.

Que pouvez-vous nous dire à propos de la scène metal à Taïwan, comparé à ce qui se passe en Occident ?
Il y a dix ou quinze ans la scène à Taïwan était très limitée. Il n’y avait pas beaucoup de groupes de metal. Je pense qu’au même moment, la scène en Occident a commencé à décliner, à peu près à la fin des années 90. Je pense – c’est juste une supposition –, que grâce aux nombreux concerts que nous avons donné chez nous à cette époque, nous avons pu influencer des gens, et faire en sorte qu’ils se mettent à monter leurs propres groupes de metal, ou qu’ils apprécient ce style de musique. Je pense toujours que n’importe quel genre doit avoir ses idols. Pas dans le sens de Madonna… [rires] Vous voyez ? Pas ce genre d’idol. Mais je pense que si vous vous êtes vraiment investi, que si vous et votre musique êtes vraiment appréciés parce que vous y avez mis tout votre coeur, une tendance va se former, et tout le monde va suivre. Il n’est pas nécessaire de se dire que si le genre n’est plus à la mode, quelque chose va changer si l’on devient plus technique, ou si l’on joue du post-rock ou autre, je pense que si vous vous montrez assez fort, les gens vont vous suivre, pas besoin de chercher à faire plus. A Taïwan, la scène metal devient meilleure. Il y a beaucoup de groupes, pas seulement Chthonic, qui sont super, et qui tous ensemble tendent à faire en sorte que la scène se développe.

Vous venez de sortir votre nouvel album il y a quelques mois. Il est naturel de dire que chaque nouvel album est le meilleur, mais cette fois, en quoi Bú-Tik est-il différent et meilleur que les précédents ?
Auparavant, chaque album racontait une seule histoire, mais cette fois, c’est chaque morceau qui en a une différente. Cependant elles sont toutes rattachées à une même intention. La légitime défense, la nécessité de s’équiper, de s’endurcir, ce sont ces éléments qui maintiennent entre elles les chansons de cet album. Dans un sens, c’est l’une des choses qui le différencient des précédents. Aussi, la démarche de composition a changé. Avant, nous arrivions avec des mélodies et nous réfléchissions aux arrangements, mais dans le cas de Bú-Tik, nous avons considéré le processus de manière opposée. Nous avons d’abord composé les morceaux sur le modèle du folk taïwanais, avant d’y ajouter le son metal traditionnel. Le travail a été complètement différent, et j’ai beaucoup aimé procéder comme ça. Voilà je pense que c’est les deux éléments principaux qui permettent de distinguer Bú-Tik.

Les vidéos promotionnelles accompagnant Bú-Tik sont extraordinaires, elles pourraient faire penser à des extraits de véritables long-métrages. Que pourrait-on donc attendre pour le futur ? Pensez-vous que le groupe puisse un jour utiliser d’autres médias pour sa promotion ou pour délivrer toutes sortes de messages ?
A chaque album, nous pensons être à court d’idées. Jusqu’à Bú-Tik, nous n’avions jamais véritablement pensé à faire trois clips vidéo de la sorte, parce que ça coûte pas mal d’argent. Mais cette fois nous avons essayé de vraiment formuler notre musique de manière visuelle, pas seulement avec des mélodies sur un CD. Cela ne nous est pas venu à l’esprit pendant l’enregistrement de l’album. C’est une fois le master terminé que l’idée est arrivée, comme ça, et ça nous a semblé vraiment intéressant ! Ainsi, je ne peux pas savoir ce qui arrivera dans le futur, cela dépendra du genre de musique que nous voudrons écrire, ou des sentiments que nous choisirons d’examiner pour le prochain album. Je pense que c’est à cet instant seulement qu’une nouvelle idée fera son apparition, comme c’est arrivé précédemment. Je ne me fais pas de souci pour ça, même si nous nous sommes souvent dit que cette fois, nous n’aurons plus jamais d’idées, c’est fini. En fait, quand nous sortons un album, les idées sont toujours là finalement. Et le futur reste un mystère. [rires]

A travers vos dernières vidéos, nous pouvons voir que vous êtes devenue une experte en arts martiaux. Continuez-vous à pratiquer ? Serait-il dangereux de vous attaquer ?
[rires] Oui je suis très dangereuse… Non, en fait, nous nous sommes entraînés aux arts martiaux pendant deux mois, et c’était très… brutal. Notre entraîneur était très strict pour tout, comme le stretching, ou la suspension dans les airs. Je pense que c’est vraiment difficile de maîtriser tout ça, ça demande beaucoup de temps. Nous avons beaucoup travaillé, et c’était une expérience intéressante. Certains d’entre nous ont dit qu’ils allaient continuer à pratiquer même après la sortie de l’album et la complétion des vidéos. Maintenant nous avons terminé de tourner, l’album a été commercialisé, mais tout le monde est toujours aussi occupé, ce qui fait que personne ne continue de pratiquer. Mais nous nous souvenons de quelques mouvements, comme… comme la façon dont on doit s’y prendre pour tuer quelqu’un, comme ça… [rires] Un tel mouvement nécessite un couteau, ou une arme courte. Sans ça, on peut juste… vous voyez… Mais je ne suis pas dangereuse, n’ayez pas peur.

Si vous aviez l’opportunité de faire quelque chose de complètement différent de Chthonic, que feriez-vous ?
Plein de choses… J’aimerais faire du design d’intérieur. J’aime les intérieurs rustiques. Peut-être que je ferais des chaises en bois, j’aime bien ce genre de choses. Et les plantes aussi. En fait, quelque chose qui ne soit pas du tout en rapport avec le heavy metal. [rires] Avant que je fasse partie du groupe, j’étais institutrice en maternelle. Je faisais ça comme job à temps partiel pendant mes études. J’aimais travailler là-bas, jouer avec les enfants. Ma vie est totalement différente maintenant. Si je n’étais pas au sein de Chthonic, peut-être que je ferais quelque chose qui n’a rien à voir avec le monde de la musique.

Vous avez développé, par et pour Chthonic, une certaine image de vous-même en tant que sex-symbol. Que pouvez-vous dire à ce propos ?
Je pense que cela fait juste partie du boulot. Ça n’est pas vraiment moi. Dans la vraie vie je suis plutôt une geek. Je dirais que ça fait partie du boulot parce que notre musique, notre style, me poussent vers ce monde-là. Je ne le refuse pas, parce que… quelquefois ça vous amène à vivre des expériences différentes, que la plupart des gens ne connaîtront jamais. Je suis chanceuse, alors j’accepte ce genre d’opportunités, même si les gens pensent qu’être un genre de sex-symbol… euh… comment dire… dégrade quelque peu l’image de la femme. Je pense que c’est comme une épée à double tranchant. Quelqu’un peut penser « Ah…  je vois… c’est le style asiatique »… Mais il ne faut pas craindre sa propre apparence. Ton corps, tu es né comme ça, c’est un présent de Dieu. Je dis ça même si je ne crois pas en Dieu, car je crois plutôt en le Dalaï-lama. [rires] Mais, en quelque sorte, je pense que c’est une bonne chose de s’exprimer, pas seulement avec l’intellect, également avec le corps. En me positionnant ainsi, je ne refuse pas de me montrer. Maintenant, peut-être qu’il est vrai que je devrais refaire un peu machine arrière, parce que les réactions sont allées plus loin que ce que je pensais… Les gens ne me voient plus que comme un sex-symbol. Mais ce n’est pas seulement ça que j’aimerais donner à montrer de moi.

Vous êtes à Paris ce soir. Quelles sont vos impressions de la ville et de la France en général ?
Je suis déjà venue à Paris, une fois, ou deux. La première fois nous étions venus avec… je ne me souviens pas… Arch Enemy je crois ? Je ne sais plus. J’étais allée voir… la porte… [rires] comment vous dites ?

Arc de Triomphe.
Ah oui, merci. [rires] Pour moi c’est juste « la porte »… Je pense que c’est vraiment un monument extraordinaire. En réalité, je n’ai pas assez de temps pour visiter la ville. Mais j’ai quand même pu remarquer qu’il y avait des gens de plusieurs ethnies. Les choses m’ont semblé si différentes, variées…  et colorées. Très colorées. Des cultures différentes, mélangées à d’autres, pour un résultat singulier. Je pense que c’est une bonne chose pour l’avenir de l’homme. J’aimerais en connaître bien plus, mais je n’ai pas le temps. J’espère pouvoir revenir une prochaine fois juste pour visiter, pendant les vacances par exemple.


Merci à Doris pour son accueil et sa disponibilité.
Merci également à Chthonic, Kochipan, Replica Promotion, le staff de La Maroquinerie à Paris et celui de La Laiterie à Strasbourg.

 

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