Scribe
post-hardcore - Mumbai, Inde

Vishwesh, chanteur du groupe, répond à nos questions.

Tout d'abord, pouvez-vous présenter Scribe et ses membres ? Puis quelle est l'histoire du groupe ?
Vishwesh : Je suis Vishwesh, responsable de toutes les voix dans notre musique. Akshay et Prashant sont à la guitare, Vaas à la basse et Viru's à la batterie. Depuis le début, Scribe avait l'intention délibérée de proposer quelque chose de différent. Qui puisse changer des groupes de la scène indépendante de Bombay. Les initiateurs de cette sous-culture n'étaient alors rien de plus que des imitateurs. Et c'est toujours d'actualité. Il y a des groupes en Inde qui arrivent à rassembler une foule énorme en concert. Leur succès est indéniable, mais ça fait une dizaine d'années qu'ils jouent toujours les mêmes reprises. Nous avons formé Scribe avec l'intention de bouleverser un peu la donne, il y a environ cinq ans, alors que les groupes populaires bénéficiaient d'un ou de plusieurs des atouts suivants : un admirable répertoire de reprises de classiques, des morceaux du genre Slayer, Pantera, Metallica, en ce qui concerne le metal, divers prix locaux ou provenant de concours interrégionaux, ou une régulière programmation aux festivals de musique, n'importe où dans le pays. Nous sommes tous issus de différents groupes qui ont connu ce genre de choses. Nous avons alors décidé, un peu comme si c'était de l'ordre de notre responsabilité, de casser les habitudes et d'apporter de nouvelles perspectives. Nous avons joué des reprises aussi. Mais il n'y en avait aucune de connue, au contraire. Nous étions du genre à interpréter un morceau de The Dillinger Escape Plan, et de dire au public d'en télécharger la musique. Au bout d'un moment il y a des gamins qui nous ont suivis, et qui en retour venaient nous parler de groupes que nous ne connaissions même pas. Le reste de l'histoire est simplement issue de la consolidation de liens amicaux avec des gars partageant une partie de nos intentions peu recommandables.

Nous pouvons détecter un grand nombre d'influences et de fusion des genres dans votre musique. Comment définiriez-vous votre son ?
Vishwesh : Schizophrénique. Ou peut-être, lunatique et déstabilisé. Je dois dire que nous nous sommes cantonnés dans un genre punk hardcore seulement au tout début du processus d'écriture de nos premiers morceaux. Nous commencions alors à tout juste nous connaître. Dès que nous avons sorti notre premier disque, l'EP Have Hard. Will Core., nous avons laissé l'entière puissance de notre inspiration s'emparer de notre expression. Et ça pouvait aller de génériques de dessins animés un peu barrés aux légendaires thèmes musicaux de Bollywood joués pendant le monologue dramatique du vilain de l'histoire. Plus on se rapprochait les uns des autres, plus nos créations partaient dans tous les sens. Et moins elles parvenaient à être identifiées à un "genre".

Vous venez tous de différents horizons musicaux. N'est-ce pas trop difficile d'être sur la même longueur d'ondes pour créer quelque chose de heavy ? Comment procédez-vous ?
Vishwesh : Depuis le début ça n'a jamais été très curieux pour nous de mélanger diverses influences. C'est plus ou moins être créatif avec des ingrédients qui existent déjà. C'est comme si vous deviez remplacer les ingrédients habituels d'une pizza avec, disons, du chocolat, des friandises et du sucre glace. Vous obtiendrez alors un gâteau-pizza bien plus créatif qu'une pizza standard. Vous pourriez faire la même chose avec du steack haché, du bacon croustillant et vos restes de réfrigérateurs, et préparer quelque chose comme une pièce montée. Je veux dire, c'est juste être inventif avec ce qui vous influence. Nous avons toujours laissé chaque membre du groupe influencer notre musique le plus naturellement possible. Et le plus important, c'est que nous n'amenons jamais ce que nous faisons vers une direction préétablie. Ça arrive à terme, de soi-même.

Quelle a été votre première rencontre avec le metal ?
Vishwesh : J'étais chez la sœur de ma grand-mère, dans une région rurale du sud de l'Inde. Je devais avoir dix ans. Son petit-fils travaillait alors dans une autre ville, mais il y avait toujours ses affaires dans sa chambre. J'étais à l'âge où on commence à découvrir l'art et la littérature, et là je suis tombé sur une image qui m'a marqué. C'était une créature qui ressemblait à un démon, avec une lueur vicieuse dans le regard, les babines retroussées, et munie de griffes. Son corps faisait partie d'un vieil arbre pourrissant dans la lumière bleutée de la lune. Le titre sur l'image disait "Fear of the Dark". Au début je croyais que c'était un film d'horreur. Puis j'ai lu les mots "Iron Maiden", et j'ai vu une tracklist sur la jaquette. J'étais fasciné. La cassette était toute moisie, mais je l'ai quand même écoutée. C'était assez bruyant, surtout à cause de la détérioration de la bande, mais il y avait du rythme, avec des sonorités sombres attirantes. Je l'ai gardée avec moi sans le dire à personne. Les années qui suivirent, pendant que je grandissais, je surveillais la sortie d'enregistrements comportant une imagerie inquiétante et des sons "bruyants". Je n'étais pas spécifiquement fan d'Iron Maiden, mais les artworks du groupe restaient inégalés. J'en suis venu à me dire que j'appartenais à cette forme de musique et d'art. La télévision par câble s'est alors imposée au sein des foyers indiens et MTV a exposé à toute une nouvelle génération quelle pouvait être la puissance des clips musicaux. Même les jeux vidéo et les films m'ont permis de connaître de nouveaux groupes. Inutile de le préciser, mais se faire des amis est aussi un moyen d'échanger, de partager des goûts similaires, de se passer des cassettes, des CD, des t-shirts ou des magazines.

Qu'est-ce qui inspire votre musique ? Le cinéma semble être l'un des ingrédients du cocktail...
Vishwesh : Beaucoup de choses nous inspirent. Les jeux vidéo, la nourriture, les gens, les films, les légendes, les mensonges, les blagues, les animaux sauvages et domestiques, et tout ce qui nous permet de vivre. Si vous restez ouvert et laissez aller votre esprit, vous verrez que beaucoup de choses y entrent, et d'autres en sortent.

Vous ne craignez pas que Crime Master Gogo capture l'un de vous ?
Vishwesh : J'espère que nous sommes assez chanceux pour que cela arrive un jour. Crime Master Gogo est le neveu de Mogambo. Et Mogambo est bien sûr le plus puissant des êtres humains à jamais avoir foulé la Terre. Il est démoniaque, mais très très puissant. Pour info, toutes ces références viennent des méchants de Bollywood, qui, nous en sommes sûrs, existent dans la vraie vie.

Que pouvez-vous nous dire à propos de Have Hard. Will Core. et Confect., vos précédents enregistrements ?
Vishwesh : Les deux sont redevables à Sahil Makhija, qui préfère que je me réfère à lui sous le nom de "The Demonstealer", un homme qui a une admirable collection de chapeaux, du genre figuratif. Il est le frontman de Demonic Resurrection, le propriétaire de Demonstealer Records, et celui qui a adopté le mot "Demonic" pour parler de tout ce qui le concerne encore au sein de sa vie mortelle. Have Hard. Will Core. représente le cinquième opus d'une compilation collaborative d'EP réalisés sous la houlette de Monsieur Makhija. Il a été produit, mixé, et aussi distribué par lui. Le CD a fait débuter la carrière de nombreux groupes présents sur la compilation. Confect. a été un coup de chance. Nous avions gagné un concours type "bataille de groupes", appelé "Independence Rock", d'ailleurs l'un des plus vieux d'Asie, et avions reçu un chèque, ce qui tombait à point nommé. On s'est tous regardé, on a haussé les épaules, et on a enregistré dans trois chambres différentes. Monsieur Makhija nous a alors accordé sa bénédiction aux Demonic Studios, où il a mixé tout ça. Vaas, le bassiste, a rapidement fait un shoot promo pour la sortie du disque, et j'y ai consigné la légende "N'achetez pas notre album. Venez juste nous le prendre". On l'a mis gratuitement à disposition, parce que c'est ce qu'on aurait nous-mêmes souhaité si on avait dû l'acquérir. On est Indien. Le bootlegging fait partie de nous. Alors pourquoi ne pas semer ce qu'on recueille. Confect. s'est classé à la deuxième et à la cinquième place dans deux différentes publications listant les dix meilleurs disques indiens indépendants sortis cette année-là. Et avant qu'on ne soit mis au courant de ça, on était déjà en train de tourner à travers toute l'Inde. De plus en plus de personnes ont commencé à connaître nos chansons, et se sont mises à débarquer à nos concerts.

Y a–t-il un morceau, un concert, ou ce que vous voudrez, qui vous ait donné le plus de satisfaction à l'heure actuelle ?
Vishwesh : Beaucoup de nos chansons ou concerts nous ont permis d'obtenir de grandes choses. Il serait injuste de devoir choisir. Mais bon, je vais répondre à la question. Le concert du GIR 2009 à New Delhi a été notre ticket pour la Norvège, où nous avons donné notre premier show à l'étranger. Les représentants du Inferno Festival étaient présents au GIR et ont pu être témoin de la folie ambiante. Je vais considérer que ce concert a été le plus "significatif", dans le sens où il nous a permis d'être couronnés le premier groupe de "musique extrême" de l'Histoire à jouer en dehors de l'Inde.

Vous avez donc fait quelques dates en Norvège. Pouvez-nous parler un peu plus de cette expérience ?
Vishwesh : Comme je l'ai dit, nous avons joué un super set pendant ce festival à New Delhi, où Krunk, notre agence de booking, avait invité quelques délégués de Rikskonsertene (Concerts Norvège) qui nous ont demandé de préparer nos bagages juste au moment où nous descendions de scène. C'était à en devenir cinglé. Nous avons été insérés entre deux gros groupes, Spearhead et Vomitory, dont chacun des membres portait des grosses bottes, des vestes en cuir, et nous nous étions là au milieu, plus petits de soixante bons centimètres, et attifés comme des clochards. J'avais sur moi un t-shirt de bébé Dark Vador, et le batteur, Niraj à l'époque, portait un truc orange ! J'étais sûr que ce qui nous attendait en sortant de là était une bonne grosse sodomie de la part de mecs géants dans le public. Mais ça a été fantastique. On s'est présenté comme on le fait à chaque fois, avec des blagues et des gags, et tout le monde rigolait et sautait partout juste comme si on était à la maison. En fait, pendant un de nos concerts, on avait tout le public sur scène, et nous on jouait par terre ! Cette tournée nous a changés d'une manière dont nous ne pouvions pas nous douter. Et au retour, on s'est arrêté à Amsterdam aussi !

Vous avez l'intention de jouer à nouveau à l'étranger ? Où aimeriez-vous aller ?
Vishwesh : Oh oui ! Nous allons jouer à Bali le mois prochain ! Et nous aimerions jouer dans tous les pays du monde. Nous n'avons pas de préférence pour un continent. Mais nous allons tomber amoureux avec n'importe quelle partie de la planète lorsque nous y serons, parce que ça nous permettra d'apprendre ce que nous ne pouvons pas saisir de chez nous. Et puis, pas la peine de mentionner les groupes pour qui nous vendrions un rein juste pour les entrevoir, mais personnellement, jouer au Hellfest serait mon rêve.

La scène metal semble assez populaire à Mumbai. Qu'est-ce que vous pouvez nous en dire ?
Vishwesh : Vous devrez m'excuser, je préfère appeler la ville "Bombay", parce que c'est son vrai nom. Eh bien, Bombay et le metal s'accordent comme les chauves-souris s'accordent à Ozzy Osbourne. Depuis longtemps, tous les groupes indiens sont obsédés par Led Zeppelin, Deep Purple, Pink Floyd, et tous les autres venus de cet espace-temps. Toutes les formations que vous seriez allées voir auraient joué Whole lotto love et Paranoid et Smoke on the water devant une foule médusée. Mais une nouvelle vague a changé la donne par la suite. A la fin des années 90, quand j'étais assez âgé pour aller voir des concerts, j'ai remarqué qu'une nouvelle génération de groupes était en train d'émerger. Ils n'étaient pas particulièrement différents des précédents dans leur approche, ils jouaient aussi des reprises, mais c'était des morceaux bien plus récents. De Pearl Jam, Stone Temple Pilots, ou Alice in Chains. Puis ça a ouvert la voie à des gars qui ont repris du Pantera, Sepultura, Fear Factory, Slayer, et encore à d'autres qui se sont penchés sur l'avant-garde comme Coal Chamber ou Korn. A ce moment nous ne nous déplacions pas seulement pour aller voir de bons groupes. C'était aussi pour assister à un véritable show de pur metal. Plus la circonférence du moshpit était élevée plus le concert était mémorable. Mais il faut rappeler que tout cela était entièrement un phénomène underground. Un club qui s'appelait le Razzberry Rhinoceros était le centre de cette culture bourgeonnante. En même temps, il était le seul lieu à vraiment proposer ce genre de choses. Si un gars essayait d'organiser un concert de metal à un autre endroit, le moshpit allait signer l'évacuation de tout le monde par des videurs hurlant "arrêtez de vous battre !". Même encore de nos jours, il est nécessaire d'aller dire aux propriétaires des live house et aux agents de sécurité que c'est un moyen d'expression propre au metal, pas un pugilat. Pour en revenir à ce que je disais plus haut, l'accès à l'information a permis aux groupes de changer petit à petit. Internet a éduqué aussi bien les musiciens que le public. Et nous en sommes arrivés maintenant à une véritable forme indigène du genre. Les groupes ne pouvaient pas vraiment faire mieux avant, parce qu'on n'en connaissait pas plus. L'accès à l'information, que ce soit par les magazines, les CD, les cassettes, était limité. L'équipement même était limité. Maintenant on a rattrapé notre retard en termes d'accès, pour se retrouver au même rang que la plupart des autres pays du globe. Nous n'imitons plus, nous apportons de nouvelles idées.

Est-ce toujours difficile de pouvoir jouer ? Est-ce que les labels témoignent maintenant plus d'intérêt au metal, qui va de paire avec son développement underground ?
Vishwesh : Oui. Et non. Vous allez trouver des endroits où jouer. Mais vous ne serez pas payés. En Inde, le metal est comme l'industrie du dessin animé. Il y a des gens qui ne jurent que par ça et rien d'autre. Et il y en a d'autres qui ne comprennent pas. La bonne nouvelle c'est que le public est, tout aussi bien que les musiciens, en charge du développement de la scène. Ils montrent l'amour qu'ils portent aux groupes. Ils adorent acheter du merchandising et le montrer fièrement en classe ou lors de fêtes. Nous connaissons des gens qui se sont fait tatouer le logo de Scribe sur leur corps, et c'est une preuve de la puissance de l'amour qu'ils nous témoignent. Il y a de l'amélioration sur tous les plans. Les démarches se simplifient, c'est plus professionnel, que ce soit au niveau des organisateurs, des commerciaux, de la vente des tickets, du matériel, ou même des conditions de sécurité. Le système de label n'est pas encore pertinent en Inde, parce que la seule musique qui bénéficie de la grosse artillerie, c'est les bandes-originales de Bollywood. Seules les grosses métropoles comme Bombay, Delhi, ou Bangalore, peuvent se targuer d'avoir un public actif dans le milieu de la musique indépendante, ainsi que des petits labels qui la prendront en charge. Mais ils sont peu. Ça évolue doucement, de mois en mois, ce qui est remarquable, mais il va falloir encore un peu de temps avant qu'on puisse parler de cette scène comme d'une "industrie". Donc pour le moment, nous resterons sur le terme de "scène".

Que pouvez-vous craindre de l'avenir du metal en Inde ?
Vishwesh : La corruption grandit à en devenir suffocante. D'un certain côté, ça aide la musique à être plus pressante et puissante, mais c'est également un véritable cancer qui entrave le développement de l'Inde. Le contrôle politique dans la plupart des villes ne permet pas beaucoup de moyens d'expression. Le système nuit à ce qu'il ne comprend pas. Et il ne comprend sûrement pas le metal. On a déjà perdu beaucoup, et je suis certain qu'ils vont nous priver d'encore plus. Mais ça veut dire qu'on a quelque chose pour quoi se battre.

Avez-vous un dernier message pour ceux qui achèteront Mark of Teja en France ?
Vishwesh : Je suis si heureux de penser que des gens en France vont pouvoir entendre nos méfaits. J'espère que ça va leur plaire. Et j'espère que nous pourrons nous rencontrer bientôt !

Avril 2011

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