Rebuilding the Rights of Statues
post-punk - Beijing, Chine

Hua Dong, ténébreux chanteur et guitariste du groupe, répond à nos questions.

Bonjour Hua Dong. Pouvez-vous présenter le groupe Re-TROS ?
Hua Dong : Re-TROS (Rebuilding the Rights of Statues) a été formé en 2003. A l'époque je trouvais que la scène musicale pékinoise était un peu chiante, et je ne m'intéressais à aucun groupe en particulier. Les plus expérimentés ne faisaient plus grand-chose, et je m'ennuyais ferme. J'ai pensé qu'il serait sympa de proposer un truc nouveau. J'ai rencontré Liu Min à Nankin, et Ma Hui, le batteur, par l'entremise d'un ami à Pékin. Nous avons pas mal discuté ensemble, et comme nous avions des goûts musicaux similaires, nous avons monté le groupe.

Re-TROS est la contraction de Rebuilding the Rights of Statues, le nom que vous utilisiez dans le passé. Nous connaissons vos positions politiques fortes face à la Chine d'aujourd'hui. Considérez-vous que ces statues sont les citoyens immobiles et privés de liberté d'une nation brimant l'individualité ? Votre musique serait-elle le miroir déformant et onirique de cette réalité ?
Hua Dong : Pas si simple de répondre. Tout d'abord je pense que la statue est le symbole d'une forme de robustesse, d'une figure silencieuse à travers laquelle se fait sentir une certaine force tranquille. Notre musique, comme toute forme d'art, peut symboliser le monde réel, ou s'en faire la métaphore. La politique fait partie du monde réel, et personne ne peut en faire abstraction. Courir après la liberté, explorer son humanité, se créer une personnalité, sont des choses qui permettent de nous mettre en relation avec la réalité, et pour le coup je pense que Re-TROS est plus comme un conteur d'histoires, un observateur, qui fait l'interface entre ce monde et les aspirations de tout un chacun.

Que pouvez-vous nous dire de vos influences, qu'elles soient artistiques ou non ?
Hua Dong : J'adore le post-punk et la new wave des années 70 et 80. C'est à dire Brian Eno, Gang of Four, Bauhaus, Siouxsie and the Banshees, et encore plein d'autres. J'aime la façon qu'avaient ces groupes d'explorer de nouvelles possibilités musicales, d'espérimenter. Je suis très proche de cette sensibilité et je partage la vision qu'ils pouvaient avoir du monde. Je suis également excité par toute une nouvelle vague de groupes indés comme Battles, Blonde Redhead, Animal Collective, Liars, PVT... Ils ont apporté de nouvelles choses à la musique rock actuelle, la dirigent vers une nouvelle voie pleine d'inconnu, tellement différente de la voie traditionnelle. Tout ça m'intéresse beaucoup.

Nous considérons une partie de la scène punk/new wave pékinoise actuelle comme appartenant à un mouvement appelé "No Beijing", en référence à la compilation avant-gardiste No New York, produite par Brian Eno et sortie en 78. Que pensez-vous de cet aphorisme, et pensez-vous faire partie de cette mouvance ?
Hua Dong : "No Beijing" est juste un mot désignant une nouvelle vague artistique, mais je ne pense pas que Re-TROS en fasse partie. Nous faisons juste ce que nous avons envie de faire. J'ai écouté No New York, et je l'ai adoré. Mais je ne me suis jamais penché sur le No Beijing, et à vrai dire, je m'en fiche un peu. Je ne m'intéresse pas aux slogans créés de manière intentionnelle. Je m'amuse juste à faire de la musique indépendante, et je ne veux faire partie d'aucun mouvement. Les mouvements doivent être laissés au compte des critiques.

Considérez-vous Re-TROS comme l'évolution logique et sophistiquée d'une certaine tradition punk pékinoise, ou plutôt comme un nouveau point de départ, la pierre angulaire d'un nouveau courant moins dépendant de ses influences occidentales ?
Hua Dong : Je tendrais plutôt à considérer Re-TROS comme un nouveau point de départ. Nous sommes totalement différents du punk pékinois traditionnel, et nous n'avons aucune relation avec les groupes de cette scène. Le fond et la forme de Re-TROS sont des données nouvelles en Chine. Nous sommes influencés par la musique occidentale, mais nous ne voulons pas en être dépendant. On s'appuie dessus, mais c'est pour mieux rebondir sur une voie qui nous est toute personnelle. Tout ça n'est pas une histoire d'Orient ou d'Occident, nous sommes juste nous-mêmes.

Vous avez séjourné à Berlin pour vos études. Cette confrontation directe avec la scène occidentale a-t-elle influencé d'une quelconque manière votre démarche artistique ? Votre musique est-elle tributaire de cette expérience ?
Hua Dong : Je dois clarifier sur le fait que j'ai effectivement été lycéen en Allemagne, mais pas à Berlin. J'ai séjourné en Allemagne de l'Est, dans une petite ville appelée Halle, près de Leipzig. J'y ai étudié l'allemand et la littérature. Mes parents enseignaient l'allemand au lycée, et j'ai commencé à apprendre cette langue dès le collège. Je pense que ma musique en a été affectée. Quand je compose, j'essaie d'être le plus précis possible, le plus fin, et de faire tout concorder, comme la langue allemande. Puis je préfère les musiques sombres et un peu dépressives. C'est assez germanique finalement.

Le rock chinois prend plus particulièrement ses quartiers à Pékin. Comment expliquez-vous ce rôle d'émulation de la capitale et quelle en est sa particularité par rapport aux autres scènes rock chinoises ?
Hua Dong : Etant le centre culturel et politique du pays, Pékin a certainement de nombreux avantages. L'information s'y échange à toute vitesse et les gens y viennent trouver de quelconques opportunités. C'est une ville pluriculturelle où différents styles de vie et expressions s'y croisent. Il y a de plus en plus d'étrangers qui viennent s'installer à Pékin ces dernières années, ce qui contribue encore plus à la mixité et au métissage des cultures. L'environnement est favorable au développement des arts. Comme le train de vie y est particulièrement rapide, Pékin encourage la compétition. La pression qui y règne est positive. Les individus sont sensibles à leur milieu, et il y a une bonne réactivité au changement. Beaucoup de labels choisissent de se baser à Pékin, et attirent de nombreux musiciens. Les autres villes chinoises n'ont pas cette complexité. Pékin est ainsi devenue naturellement le noyau de la musique rock en Chine.

La bassiste du groupe, Liu Min, est issue de la scène punk de Nankin dont la particularité est d'avoir quand même un passé douloureux. L'Histoire a-t-elle un poids important au sein de ces groupes ?
Hua Dong : Ce n'est pas Liu Min qui est originaire de Nankin, c'est moi-même. Liu Min est du Sichuan. Mais bon, comme vous le dîtes, Nankin a un passé douloureux, très lourd. Le climat y est aussi particulièrement brumeux. Beaucoup de groupes sombres viennent de Nankin. Ils sont plus doux que ceux originaires du sud, mais plus agressifs que ceux du nord. Ils essaient d'exprimer leurs sentiments à travers une musique lourde et confuse. C'est difficile de dire si c'est l'Histoire qui a fait des habitants de Nankin des individus sombres, ou si c'est eux qui ont influé sur l'Histoire. C'est une question intéressante.

Lorsque l'on s'intéresse à la scène indépendante chinoise, à un moment ou un autre on arrive vers le label Modern Sky. Quel rôle joue-t-il dans le développement des artistes indépendants ?
Hua Dong : Modern Sky est un label indépendant très populaire. Très énergique et doué pour trouver les groupes à fort potentiel. Le business de la musique ne va pas fort depuis quelques temps, et il est difficile d'y survivre ou de profiter de bonnes opportunités. Modern Sky mise énormément sur les festivals rock, ce qui est profitable aussi bien aux jeunes qui veulent faire découvrir leur musique qu'aux groupes expérimentés qui ont du mal à joindre les deux bouts. Tout le monde peut y trouver son compte.

Hang the Police, Die in 1977..., vos paroles sont très acides vis-à-vis du gouvernement. Allez-vous essayer de pousser jusqu'à son maximum le jeu du chat et de la souris avec le comité de censure ? Jusqu'où peut aller un groupe tel que le vôtre et dans quelles mesures peut-il jouer le rôle de la prise de conscience ?
Hua Dong : Comme je l'ai dit tout à l'heure, nous sommes juste des conteurs d'histoires, qui essaient de délivrer des mots de manière objective. Nos fables sont ni plus ni moins un reflet de la réalité. Si certains pensent que ce que nous disons traite de problèmes particuliers, c'est leur point de vue. Les gens comprennent selon leur propre sensibilité ; une histoire aura ainsi plusieurs vérités. C'est ce qui est fascinant dans l'art. Même l'auteur de l'oeuvre ne peut en prévoir toutes les lectures possibles. L'artiste peut ainsi continuer son travail avec la plus grande des passions.

Brian Eno est venu enregistrer avec vous quelques morceaux sur votre EP Cut Off! Parlez-nous des circonstances de cette rencontre, et de ce que vous avez pu vous apporter mutuellement.
Hua Dong : C'était une coïncidence. Brian Eno est venu à Pékin pour l'enregistrement d'un projet personnel, et il est passé par Modern Sky pour la production finale. Nous étions en train de travailler sur notre EP à ce moment-là. On était pas trop satisfait du mixage, on sentait qu'il manquait quelque chose. Peut-être du synthé. Ou des effets sonores. On était un peu confus, et c'est là qu'est arrivé Brian Eno. Appelons ça la destinée. Après avoir écouté nos enregistrements, il a travaillé sur trois morceaux avec nous. Il était vraiment sympa et classe, et tellement cool. Je me rappelle que nous étions si excités que nous étions juste là à le regarder jouer, sans pouvoir piper mot. Le temps était comme suspendu.

Pouvez-vous nous parler de l'album Watch Out! Climate has Changed, Fat Mum Rises... Que représente-t-il pour vous et de quelle manière évolue-t-il par rapport à Cut Off! ?
Hua Dong : Watch Out... est notre premier album, sorti trois ans après l'EP Cut Off!. On ne pensait pas que Cut Off! allait rencontrer un aussi grand succès. Et justement à cause de ce succès, on ne voulait pas faire pareil. Je ne voulais plus simplement de cette combinaison post-punk standard avec guitare, basse et batterie. J'étais prêt à tenter quelque chose de plus riche et compliqué. Pendant ce laps de trois années, j'ai expérimenté avec de nouveaux moyens d'expression, et les ai mis en doute, pour continuer vers de nouvelles voies. Je voulais faire un truc totalement nouveau, qui puisse être en rupture avec mes enregistrements passés. Le processus était assez compliqué et je me disais qu'il allait me falloir cent ans pour sortir ce nouveau disque. Nous sommes finalement entrés en studio en août 2008. Nous avons invité Charles Burst, ingénieur du son basé à New York, et mon ami Damon McMahon, en tant que producteur. Les choses se sont alors éclaircies, et nous avons pu constituer petit à petit les pièces du puzzle. Pour moi cet album est celui du changement. Nous avons pu y développer notre propre son. Il contenait toujours cette mélancolie propre à Cut Off!, mais délivrée à travers une expression plus sophistiquée. Watch Out... a permis d'élargir notre horizon, et nous pouvons envisager à présent de nouvelles possibilités.

Si vous deviez ne choisir qu'un seul morceau du groupe, quel serait-il et pour quelles raisons ?
Hua Dong : Encore une question à laquelle je ne peux pas facilement répondre. Si je pouvais n'en choisir qu'un, ce serait Up Next : Bela Lugosi's Back, parce que le son y est totalement différent comparé aux autres. Je trouve que cette chanson contient en elle une très grande force. On peut la ressentir, mais difficilement l'expliquer verbalement. Je monte très haut dans le ciel chaque fois qu'on la joue.

Vous êtes actuellement en tournée en Australie avec le légendaire groupe Gang of Four. Comment avez-vous été amenés à collaborer ensemble et qu'en attendez-vous ? Pensez-vous que de telles opportunités soient une étape nécessaire quant à la reconnaissance mondiale de la scène chinoise ?
Hua Dong : Nous avons demandé à des amis de faire parvenir notre album à Gang of Four, qui a littéralement accroché. Le groupe nous a alors invité à tourner avec en Australie. Quand j'ai appris la nouvelle, j'arrêtais plus de demander à notre manager "c'est pas une blague ? C'est pas une blague ? C'est pas une blague ??"... C'était un truc incroyable. Je pense que c'est par ce genre d'événement que les Occidentaux pourront découvrir le niveau musical des groupes chinois. Ils pourraient être surpris. Ou au contraire trouver ça banal, sait-on jamais. De toute façon j'apprécie qu'une nouvelle audience puisse venir nous voir en live. Et je n'avais jamais pensé que j'aurais pu un jour tourner avec mes idoles de Gang of Four !

Avez-vous un message particulier à adresser aux Européens ?
Hua Dong : Je suis allé au lycée en Allemagne quand j'avais dix-neuf ans. J'ai pu visiter de nombreux pays, comme la France, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg, la Suisse... L'Europe occupe une grande place au sein de mes souvenirs de jeune homme. Depuis que je suis rentré en Chine, je pense toujours à retourner en Europe, non pas en tant qu'étudiant, mais en tant qu'artiste. J'ai maintenant la chance d'être distribué en Europe. J'espère que cela nous permettra de jouer sur ce continent qui occupera toujours mes pensées. Merci.

Interview réalisée en collaboration avec Kochipan.
Juin 2011


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