Enemite
black/dark ambient - Pékin, Chine

Pouvez-vous vous présenter ? En quelques mots, qu'est Enemite et comment qualifieriez-vous ce projet ?
Li Chao : Bonjour, je suis Li Chao. Auparavant j'étais sound designer pour la télévision, mais maintenant je fais de la musique electro dark avec ma femme. Enemite est un projet assez ancien que j'ai monté alors que j'étais encore étudiant. Pour moi, Enemite est de la "Chinese ghost music", une scène morte issue d'une ancienne civilisation disparue.

Le nom Enemite a-t-il une signification particulière ?
Li Chao : En chinois, Enemite se dit "Yuan", qui signifie quelque chose comme la haine et la tristesse après la mort. Par exemple, certaines personnes ne méritent pas la mort, certains ne veulent pas mourir, certains meurent avec des regrets, la peine dans l'âme, et d'autres ne se résignent pas à la réalité des vivants.

Qu'a motivé la création de ce projet ?
Li Chao : J'ai voulu user de divers sons et mélodies pour créer un véritable tableau. Une peur primitive, qui a existé en des temps anciens, un temps dont nous n'avons pas le souvenir, des faits que nous ne pouvons même pas imaginer. Il n'est pas aisé d'expliquer ça avec des mots, de telles peurs ne sont pas aussi simples que le reflet dans le miroir de votre salle de bains, les terrifiantes images qui peuvent apparaître dans votre téléviseur, ou le fait d'entendre frapper à la porte lors d'une nuit d'encre. Ça s'effrite, ça se brouille. On peut le dire de cette manière. Un jour, des images viennent pénétrer votre esprit, vous procurant de curieuses impressions, des souvenirs inconnus quelque part, en quelque temps révolu, des personnes vous tiennent la main autour d'un cercle, psalmodiant en quelque langue inconnue, immolant un nouveau-né dans un feu de joie. Vous sentez que tout cela est vrai, vous sentez que tout cela est arrivé, mais vous ne vous souvenez plus pourquoi, et vous ne comprenez pas pourquoi elles vous atteignent en cet instant.

Avez-vous des influences particulières, qu'elles soient artistiques ou non ?
Li Chao : Les rêves représentent beaucoup pour moi. Je ne supporte pas les cauchemars. J'en ai beaucoup souffert. Et en ce temps-là je souffrais de paralysie du sommeil. J'étais victime de nombreux cauchemars, ils étaient vraiment atroces et foutrement réels...

Pouvez-vous nous présenter votre disque Wuyuan ? Que signifie-t-il pour vous ?
Li Chao : Yuan est mon premier véritable projet. C'est un peu l'aboutissement de ma vie. Pour la réalisation de Yuan, j'ai beaucoup appris sur le Midi, l'enregistrement et le mixage. Ce projet a changé ma vie, si j'ose dire. A la base j'étais étudiant en allemand , maintenant je suis producteur de musique et designer sonore dans le milieu audiovisuel.

Dans quelles conditions l'avez-vous composé et enregistré ?
Li Chao : J'ai donné corps à Yuan dans ma chambre. Je n'avais qu'un simple PC, une bête carte son et un casque. Plutôt miteux pour un studio, non ? (rires) Je ne connaissais pas grand-chose en enregistrement et en mixage, mais cela m'a pris tout juste sept jours pour terminer la composition et l'enregistrement de tous les morceaux. J'y ai passé toutes mes vacances nationales, en octobre, c'était vraiment épuisant.

Quel a été votre parcours avant de vous lancer dans la musique ?
Li Chao : Avant que tout débute, j'étais un étudiant quelconque. Je me suis épris de metal extrême et de musique industrielle à quinze ans. J'étais alors un gamin avec des écouteurs vissés sur les oreilles toute la journée, je rêvais de voir un groupe de black metal un jour en Chine. Pendant des années j'étais dépité, alors j'ai décidé de prendre les choses en main. Sur un BBS local, j'ai proclamé que je désirais créer la musique la plus pernicieuse jamais jouée en Chine. Un an plus tard, j'ai fondé Evilthorn. C'était vers 2001. Nous faisions vraiment de la merde à cette période, je dois l'avouer, mais c'était le premier et unique groupe de black à clamer haut et fort un contenu malsain en Chine.

Pouvez-vous nous parler de vos autres projets, Zaliva-D, Harrfluss et Evilthorn ? Enemite en est-il un prolongement ?
Li Chao : Zaliva-D est mon projet principal, j'ai passé la plupart de mon temps dessus. Notre son est très variable, je ne sais pas trop comment le définir. Au départ, c'était de la hard electro avec pour thème le sado-masochisme. Maintenant, Zaliva-D fait de la dark techno body music, minimaliste. Une musique dansante, mais très différente des autres. Ça représentera une grande partie de moi, quelque chose de spécial. J'ai écrit de nombreux morceaux et tourné de nombreux clips pour Zaliva-D, beaucoup plus que pour mes autres projets, comme Evilthorn ou Yuan. En 2011, un tout nouvel album de Zaliva-D va être présenté au monde. Evilthorn a duré à peu près neuf années. Malheureusement, nous n'avions composé que 5 ou 6 morceaux. Mais maintenant le groupe est trop ancien pour qu'on puisse changer d'orientation, alors j'ai décidé de le dissoudre en 2009. Le black metal que je souhaite faire est assez moderne, plus diabolique et chaotique, comme ont pu le faire Dødheimsgard, Displin ou Thorn. J'ai déjà commencé à plancher dessus. Evilthorn a été remonté fin 2010 par d'autres personnes, mais ça n'est plus vraiment le groupe que j'ai connu, ça n'a plus rien à voir avec moi malgré le fait que d'anciens titres soient encore joués. Harrfluss était plus comme une expérience avant Yuan. J'ai réalisé que c'était plus intéressant sans les guitares, que ça pouvait être absolument pur. J'ai donc juste changé le nom du projet, qui est devenu Yuan.

Dans quelles conditions la musique black metal est-elle arrivée en Chine ? Et quel a été personnellement votre premier contact avec cette scène ?
Li Chao : Au début, c'était difficile de mettre la main sur du black metal, il n'existait que quelques cassettes pirates. Et nous ne connaissions pas la dénomination "black metal", pour nous c'était une sorte de death, mais plus sombre et diabolique. Le premier contact que j'ai eu avec le black metal était une cassette de Darkthrone, Ablaze in the Northern Sky. Cet album m'a vraiment assombri. Et maintenant, c'est grâce à ça que je peux créer des atmosphères si noires.

Quel est votre point de vue sur la scène black metal chinoise ? Comment la situez-vous par rapport à la scène internationale ?
Li Chao : Nous avons de nombreux fans de black metal en Chine. Dans le black, il n'y a aucune frontière de race ou de nationalité, et cette terre a besoin de musique sombre. Aujourd'hui, de plus en plus de jeunes s'intéressent aux musiques extrêmes, et grâce à Internet, il est aisé d'obtenir de nombreuses informations sur les groupes, comparé au passé. Je connais bien la scène black chinoise. Je connais quelques groupes ici. La réalité est assez cruelle, presque personne ne peut survivre en étant au chômage en Chine. Beaucoup aiment le metal extrême, ils sont nombreux à jouer merveilleusement bien, mais ils manquent juste de foi et de dynamisme pour monter des groupes hors des sentiers battus, sans que ça ne soit lucratif. Au final, on peut compter le nombre de groupes de black en Chine sur les dix doigts de vos mains. Toujours les mêmes. Ils peuvent se séparer et se réunir le lendemain. Peut-être qu'un jour nous ne serons plus sous le joug de telles pressions économiques, peut-être que plus de fans de black seront capables de venir aux concerts plutôt que de rester devant leur ordinateur, à écouter des mp3 téléchargés illégalement, se pâmant dans leurs propres ténèbres. Alors tout ira mieux.

On sait que vous avez tourné à diverses reprises avec Evilthorn. Avez-vous déjà fait de la scène avec Enemite ? Comment considérez-vous le contact avec le public avec un tel projet plus axé sur la retenue ?
Li Chao : Je suis navré de vous dire ça, mais je n'ai nullement l'intention de faire des concerts avec Yuan. Car je sais très bien quel genre de musique requiert une performance scénique et lequel nécessite une appréciation plus personnelle et intime. Pour Yuan, il s'agit du second cas de figure. Si je voulais vraiment faire des concerts avec cette entité, je voudrais que tout soit parfait, les investissements seraient énormes, cela ressemblerait plus à un drame splendide. Sans une grande préparation et une scène appropriée, le concert serait un véritable désastre. Cela détruirait chaque sensation, chaque impression que les gens ont eues à l'écoute de l'album. J'attache plus d'importance aux performances de Zaliva-D. J'ai cogité pendant longtemps pour savoir de quelle manière je devais le présenter. En tant que DJ dans les discothèques ? Ou en tant que projet indus dans les bars ? En Chine, ceux qui aiment danser en discothèque n'y connaissent absolument rien en musique dark. Ils préfèrent ce qui est sans intérêt, avec des rythmes catchy, le genre qui leur sied le mieux pour boire et draguer les nénettes. D'un autre côté, la Chine possède bien moins de groupes electro dark comparé au black metal, ce qui signifie que si Zaliva-D joue en tant que groupe, nous serions dans la même situation. C'est une musique aliénante, personne n'arrive à la comprendre ou à en saisir l'essence. Il faudra du temps, mais je suis sûr que je pourrai trouver comment me positionner.

Que pensez-vous de la distribution de Wuyuan à l'étranger ?
Li Chao : Je suis flatté et vraiment heureux ! Je ne souhaite pas savoir combien d'albums je vends, mais ce que je peux offrir aux gens. Je me fiche de qui l'a acheté et combien cela a coûté. Vous l'écoutez, vous le ressentez, vous plongez dans les sombres atmosphères que j'ai créées et vous vous laissez emporter au travers de mes sonorités diaboliques et sombres. Cela est amplement suffisant, plus que ce que je demande. La distribution à l'étranger offre plus d'opportunités aux gens du monde entier. Cela peut être un cadeau très spécial. C'est plutôt génial.

Avez-vous l'intention d'enregistrer un jour un nouveau disque avec Enemite ?
Li Chao : J'en ai terminé avec Yuan. Ça date maintenant de 2003, c'est vieux. Je n'ai plus l'énergie de le continuer. Mais des sonorités et mélodies proches de ce que j'ai fait avec Yuan ne disparaîtront pas de mes futurs projets. Ça peut très bien être du metal, ou de la musique électronique. Je suis très lié et obsédé par de telles sonorités, les divines mélodies qui me font frémir depuis des années maintenant. Je ne supporte pas toutes ces musiques étincelantes et lumineuses. Je suppose que je suis une personne très sombre, l'abîme de mon esprit est las et noir, aussi noir que les poumons d'un fumeur qui a passé sa vie à bénir la nicotine.

Avez-vous d'autres buts artistiques à atteindre ?
Li Chao : J'ai passé la moitié de l'année 2010 sur mon nouveau studio. Il va y avoir un boulot monstre en 2011 ! D'abord, je dois terminer le nouvel album de Zaliva-D. Puis si c'est possible, je vais collaborer avec Zhai, du groupe Wrath Of Despot, pour créer une nouvelle entité. Nous prévoyons d'enregistrer plusieurs morceaux et de faire des concerts. Et bien sûr, après la sortie de l'album de Zaliva-D, je ferai quelques concerts également.

Un dernier mot pour les Européens ?
Li Chao : Le black metal d'Evilthorn, l'electro dark de Zaliva-D, les musiques que j'ai créées tiennent leurs origines de l'Europe. Elles se sont imposées et développées de manière plus professionnelle chez vous. Je suis reconnaissant envers tous ces grands musiciens qui m'ont tant appris, qui m'ont tant impressionné. Je vous dois mon éducation et mes expériences. Mais je dois avouer que les sombres mélodies de Yuan sont à 100% d'origine chinoise. Ceci incluant les pleurs des fantômes, les hurlements, les rythmes et tout le reste. Ça décrit un paysage aride et halluciné, de mystérieux et funèbres temps immémoriaux, un énigmatique fleuve, la source en étant lointaine. Elle ne se situe pas dans notre monde. Il n'y a pas d'eau, il ne s'y trouve que les seuls cheveux des morts. Où seuls la haine et l'hostilité se développent. Le fleuve a besoin de la vie des survivants. Il prend sa source là où d'anciens sorciers éclairés règnent. Une musique s'y distingue, mais au-delà de ça, nous entendons plutôt le gémissement voluptueux d'une créature. Autour de la source se tiennent des morts. Ils courbent tous l'échine, arrachant leurs poils, dispersant ces miséreuses frusques dans le fleuve ! Les sorciers ont tué leurs fils, tué leurs familles, entassant des milliers de charognes. Ils se tiennent droit dans la source, et tuent. Chaque famille embrase un bol de sang, le feu ne s'estompe jamais. On lave les poils du fleuve dans le sang pour gagner en haine, uniquement dans ce but. Plus de haine pour tuer plus. Ils en semblent ridiculement ravis et ne s'interrompent jamais. Voici venir de Chine la lugubre scène, les voix diaboliques. En espérant que Yuan emplisse vos coeurs esseulés, battant pour les ténèbres. Un grand merci à mon ami Mallory Zou, qui m'a aidé à finir la traduction de cette interview !

Février 2011

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